
Parcours des soins : Véronique Lehmann Fouda ” le méconnaître peut être mortel. »
Interview accordée à Véronique Lehman, Administratrice de Santé (France)
Thématique : La maîtrise du parcours patient et la prévention des risques associés aux soins
1. Le constat est alarmant : la méconnaissance du parcours patient coûte des vies. Qu’est-ce que le « parcours patient » et pourquoi est-il dangereux de ne pas le respecter ?
Véronique Lehman( VL) : D’emblée, il convient de souligner que le respect du parcours patient dépend largement de l’image que les populations se font de l’hôpital, une perception façonnée par un contexte sociologique, anthropologique et thérapeutique.
Au Cameroun, le parcours patient se définit comme le cheminement d’une personne au sein du système de santé, depuis l’apparition d’un problème médical jusqu’à sa sortie ou son décès, en passant par les phases de diagnostic, de suivi et de traitement.
Ce système est structuré selon une pyramide sanitaire à quatre niveaux principaux :
– La communauté
– Le centre de santé
– L’hôpital de district
– L’hôpital de référence, le Centre Hospitalier Régional (CHR) ou le Centre Hospitalier Universitaire (CHU)
Ce fonctionnement obéit à un principe fondamental : orienter le patient vers le niveau de soins le plus adapté à la gravité de sa pathologie.
2. Concrètement, pourquoi le non-respect de ce parcours peut-il s’avérer mortel ?
VL: Parce qu’en médecine, savoir évaluer une urgence vitale constitue déjà un acte thérapeutique.
Le transfert s’articule autour des notions de référence et de contre-référence, régies par un code couleur à trois niveaux :
Vert : État stable.
Orange : Nécessité de stabiliser le patient.
Rouge : Urgence vitale nécessitant une orientation immédiate vers un établissement plus adapté.
C’est toute la pertinence de la règle des « 3 B » : administrer le Bon soin, au Bon moment, au Bon endroit. Une urgence relative peut rapidement virer au drame faute de tri, de stabilisation, de prise de décision ou de transfert rapide.
Il faut également distinguer le patient connu du patient inconnu (celui qui ne dispose d’aucun dossier médical dans l’établissement d’accueil). Pour ce dernier, l’enjeu majeur est d’éviter la théorie des « 3 Retards » :
– Le retard dans la décision de consulter : Lié au niveau d’éducation à la santé, à la méconnaissance des signes d’alerte, à la banalisation des symptômes, aux croyances socioculturelles ou à la peur de l’hôpital.
– Le retard d’acheminement : Causalités liées au manque de transports sanitaires, à l’éloignement géographique, à la dégradation du réseau routier ainsi qu’à l’indisponibilité ou au coût des évacuations.
– Le retard de prise en charge appropriée : résultant du manque de ressources humaines qualifiées, de pannes d’équipements, de l’absence de plateau technique (laboratoire), d’erreurs diagnostiques ou d’un défaut de communication entre professionnels.
3. Comment cela se traduit-il en cas de pathologie lourde ?
V L: Deux configurations se présentent :
Le patient connaît sa pathologie : Il peut échanger avec l’équipe médicale et dispose d’un carnet de suivi. Après stabilisation, l’établissement le réfère vers une structure dotée du plateau technique adéquat. On applique à nouveau la chaîne méthodique : Trier → Stabiliser → Décider → Orienter.
Le patient ignore sa situation sanitaire : Le diagnostic repose entièrement sur l’évaluation clinique initiale. Pour certaines pathologies chroniques ou aiguës, la prise en charge se joue en quelques heures pour stabiliser le patient, limiter les séquelles et préserver le pronostic vital.
4. Quels sont les risques majeurs encourus par le patient ?
V L: En gestion des risques associés aux soins, le non-respect du parcours génère une cascade d’événements indésirables :
Retard d’accès ──> Retard diagnostique ──> Progression de la maladie ──> Complications
│
Infections nosocomiales <── Séquelles lourdes <── Hospitalisation prolongée <┘
│
└──> Décès
Ce risque est particulièrement critique pour les pathologies chroniques et complexes : cancers, maladies cardiovasculaires, AVC, insuffisances rénales ou respiratoires, hypertension et diabète compliqués, drépanocytose et formes graves de paludisme.
Conclusion : Une grille d’action par l’approche processus
Véronique Lehman : Pour réduire la mortalité évitable, je préconise l’application de l’approche processus issue de la gouvernance hospitalière.
Objectif : Garantir un continuum de soins sans rupture (Le bon soin, au bon endroit, au bon moment).
La chaîne du parcours patient
Accueil⟶Triage⟶Diagnostic⟶Traitement⟶Surveillance⟶
Reference⟶Suivi
Accueil & Triage : Identification immédiate des urgences vitales.
Évaluation & Diagnostic : Établissement rapide du diagnostic et évaluation du risque d’Événement Indésirable Grave (EIG).
Traitement : Administration sans délai des soins requis.
Surveillance : Réévaluation continue et détection précoce des aggravations.
Référence / Transfert : Évacuation sécurisée avec stabilisation préalable et transmission du dossier médical.
Sortie & Suivi : Consignes claires, organisation du contrôle et contre-référence.
Indicateur clé de performance : Temps écoulé entre l’arrivée du patient et sa prise en charge appropriée.
Objectif stratégique : Zéro rupture dans la chaîne de soins.
Propos recueillis par Simon Metsengue




