Affaire Ayaba Cho à Oslo : qui indemniser ?

Affaire Ayaba Cho à Oslo : qui indemniser ?

L’arrestation en Norvège de Lucas Ayaba Cho, leader de l’*Ambazonia Governing Council (AGovC) et chef suprême des *Ambazonia Defence Forces (ADF), ouvrent un chapitre judiciaire décisif. Mais au-delà de la réponse pénale, une bataille tout aussi cruciale se joue en coulisses : celle de la réparation financière due aux civils frappés par les exactions de ce mouvement terroriste.

 Comprendre le défi judiciaire d’Oslo impose d’abord de plonger dans le dédale sécuritaire du Nord-Ouest et du Sud-Ouest (NOSO) du Cameroun. Sur le terrain, la réalité armée se caractérise par une fragmentation extrême et une fluidité constante. L’International Crisis Group (ICG) et le projet ACLED évaluent le paysage à une douzaine de groupes terroristes majeurs, autour desquelles gravitent des dizaines de bandes locales et de factions criminelles opportunistes. Si les Ambazonia Defence Forces (ADF) d’Ayaba Cho figurent parmi les plus structurées, elles cohabitent et s’affrontent régulièrement avec d’autres entités :

Les Ambazonia Restoration Forces (ARF), réseau affilié au Gouvernement Intérimaire de Samuel Ikome Sako ; Les Southern Cameroons Defence Forces (SOCADEF) d’Ebenezer Akwanga dans le Sud-Ouest ; Des groupes départementaux comme les Red Dragons du Lebialem, les Seven Karta de   Mezam, ou les *Tigres de la Manyu ; Des unités autonomes telles que les Gorilla Freedom Fighters* ou les factions du Bui.

Cette prolifération s’accompagne d’un niveau élevé d’autonomie des commandants locaux (les « Généraux ») et d’un basculement fréquent de ces groupes vers le banditisme pur : enlèvements avec demandes de rançon, racket systématique et règlements de comptes fratricides pour le contrôle des axes de ravitaillement.

Le verrou du Parquet d’Oslo : identifier pour indemniser

C’est précisément cette fragmentation qui complexifie l’action de la justice norvégienne. Le Parquet d’Oslo l’a martelé : il ne tient pas le procès global de la crise sociopolitique du Nord-Ouest et du Sud-Ouest. Il poursuit un homme, citoyen Allemand, et l’organisation terroriste qu’il dirige. En conséquence, *seules les victimes directes des agissements des ADF seront déclarées éligibles à une indemnisation*. Le juge norvégien n’entend pas faire porter à Ayaba Cho la responsabilité financière des crimes commis par des factions rivales.

 

Alors que les Nations unies évaluent le bilan humain du conflit à plus de 6 000 morts, le nœud gordien consiste à extirper de ce chiffre dramatique les personnes ciblées spécifiquement par les ADF. Une tâche impossible sans l’implication directe et méthodique des autorités camerounaises. Seuls les sous-préfets, les unités de gendarmerie et les commissariats de police opérant dans les zones d’influence des ADF possèdent le maillage territorial nécessaire pour répertorier et certifier ces préjudices. Sous la coordination du Ministère de l’Administration Territoriale (MINAT), et dans le strict respect de l’anonymat pour préserver la sécurité des rescapés, la constitution de ce fichier de preuves est aujourd’hui une urgence nationale.

Où sont localisées les victimes ?

Pour dresser cette cartographie, les enquêteurs doivent braquer leurs projecteurs sur les fiefs historiques et opérationnels des ADF :

RÉGION DU NORD-OUEST

Bamenda : Guérilla urbaine, embuscades (Mile 4, Mankon, Nkwen)

Département de Momo :* Batibo, Mbengwi et blocus de la route nationale N6

Département de la Mezam :* Racket routier et affrontements à Bali Nyonga et Santa

Départements de Boyo & Bui : Destruction d’écoles à Belo, Fundong et Kumbo

RÉGION DU SUD-OUEST

Département de la Manyu : Mamfe, Eyumojock et zones frontalières (trafic d’armes) Département de  Meme : Raids ruraux à Mbonge, pression urbaine sur KumbaDépartement du Ndian : Attaques ciblées contre les agro-industries (PAMOL) à Mundemba ; Département du Fako : Attaques opportunistes sur les axes Buea-Kumba et Muyuka, entre autres…

Terrorisme économique, assassinats et traumatismes

Les rapports documentés par Human Rights Watch, Amnesty International et les agences de l’ONU décrivent un mode opératoire sanglant imputable aux hommes d’Ayaba Cho.Parmi les crimes emblématiques susceptibles de fonder les demandes d’indemnisation figure l’exécution publique sur la place du marché de Guzang (département de  Momo) en octobre 2023, où deux civils accusés de « trahison » ont été abattus à bout portant devant la foule, dans une séquence vidéo assumée par l’AGovC. À cela s’ajoutent les exactions répétées contre les minorités pastorales mbororos, le boycott scolaire forcé par l’incendie d’établissements et la mutilation d’élèves, l’imposition coercitive des journées « Villes Mortes », ainsi que les attaques de convois commerciaux sur les axes transfrontaliers.

L’urgence d’une réponse institutionnelle

Alors que la procédure judiciaire suit son cours en Scandinavie, le temps presse pour l’État camerounais et les collectifs de défense des victimes. Sans une liste rigoureuse, documentée et incontestable, de nombreuses familles risquent d’être exclues du mécanisme de réparation.

Cette étape judiciaire internationale rappelle enfin l’urgence de fermer ce chapitre douloureux. Face à l’impasse des armes et au bilan humain dévastateur, l’appel lancé par le Président Paul Biya aux jeunes engagés dans la cause séparatiste conserve toute sa pertinence : déposer les armes et rejoindre les centres de Désarmement, de Démobilisation et de Réintégration (DDR) pour rebâtir le tissu national affecté

 

Simon Metsengue

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