
Féminicides : Lehmann Fouda “le féminicide constitue un événement Indésirable Grave ( EIG) “!
Interview de Véronique Lehmann Fouda experte en administration de Santé ( France )
1. Quel rôle le personnel de santé doit-il jouer dans la prévention des féminicides ?
Mme Lehmann :
je voudrais tout d’ abord souligner que le féminicide constitue un événement Indésirable Grave (EIG) aussi bien en santé publique qu’en gestion des risques.
Prévenir les féminicides exige d’abord du personnel de santé une qualité essentielle : être en capacité d’écouter, d’acquiescer et de valider la parole de la victime sans émettre de jugement.
Les professionnels de santé doivent être formés pour :
Détecter et évaluer : Repérer les signes de violences, évaluer le niveau de danger imminent et écouter les victimes avec empathie et neutralité.
Intervenir et orienter : Maîtriser les procédures d’urgence et savoir réorienter rapidement les femmes vers les parcours adaptés — médicaux, sociaux, psychologiques, policiers, judiciaires ou vers un hébergement d’urgence, le tout dans une confidentialité absolue.
S’entraîner régulièrement : Suivre des formations continues intégrant des mises en situation pratiques pour mieux préparer les professionnels à intervenir de manière coordonnée et en réseau.
2. Quelles mesures concrètes préconisez-vous au sein des structures médicales et sociales ?
Mme Lehmann :L’objectif majeur est de réduire les délais, de faciliter l’accès aux soins et d’éviter que les démarches administratives ne deviennent un obstacle à la protection de la victime. Il est indispensable de :
Créer un accueil prioritaire et confidentiel dédié aux victimes de violences.
Simplifier les démarches via un dossier unique et la prise en charge par un travailleur social.
Regrouper l’accompagnement administratif sur place (dépôt de plainte, établissement du certificat médical, protection juridique, démarches d’hébergement et d’aides sociales).
Désigner un référent dédié afin d’assurer le suivi de la patiente et de lui éviter d’avoir à répéter son histoire à chaque service.
Développer des dispositifs mobiles et numériques pour toucher les femmes éloignées des centres de soins.
Développer des stratégies de mise à l’abri à travers la construction de centres d’hébergement d’urgence.
3. Concernant le Cameroun, comment améliorer la collecte de données sur les violences faites aux femmes ?
Mme Lehmann :Le Cameroun dispose déjà de mécanismes de coordination et de données administratives, mais des difficultés de diffusion et de coordination subsistent. Je suggère :
1. La croisée des sources de données : Combiner les données administratives (police/gendarmerie) avec des enquêtes de victimation auprès de la population générale, car de nombreuses victimes ne portent pas plainte.
2. Un Registre National : Créer un registre national des violences faites aux femmes sous la coordination du MINPROFF et de l’Institut National de la Statistique (INS).
3. Des indicateurs communs : Collecter des données harmonisées dans les hôpitaux, commissariats, gendarmeries, tribunaux et services sociaux (âge, lieu, type de violence, profil de l’auteur, antécédents, prise en charge et issue).
4. Une base de données centralisée et sécurisée : Mettre en place un outil numérique centralisé assurant le suivi des cas tout en garantissant l’anonymat des victimes.
5. La publication d’un rapport annuel : Publier chaque année un état des lieux assorti de statistiques régionales et évolutives pour mieux guider les politiques publiques et identifier les situations à risque.
4. Quelles sont selon vous les 3 mesures d’urgence prioritaires à déployer au Cameroun ?
Mme Lehmann : Pour répondre immédiatement aux situations critiques, il faut :
1. Un numéro d’urgence national 24h/24 : Accessible gratuitement pour permettre aux femmes menacées de joindre immédiatement les forces de l’ordre, les services de santé ou les structures de protection.
2. Des outils de mesure et de protection individuelle :
Distribuer le Violentomètre (outil visuel gradué sous forme de règle) pour aider les femmes à identifier les comportements toxiques ou dangereux au sein du couple.
Mettre en place un dispositif de type Téléphone Grave Danger (TGD) déclenchant une intervention protectrice immédiate.
3. Des centres d’accueil d’urgence sécurisés : Construire et mettre à disposition des structures sécurisées capables d’héberger sans délai les femmes et leurs enfants en situation de danger grave.
5. Comment agir en amont pour éviter l’installation de la violence ?
Mme Lehmann :Agir en amont implique de réduire les facteurs qui favorisent ou banalisent la violence, sans jamais la justifier. Cela nécessite une approche systémique et multidimensionnelle :
Niveau familial : Éduquer dès l’enfance au respect, à l’égalité filles-garçons et à la résolution non violente des conflits.
Niveau économique :Renforcer l’autonomie financière et l’accès à l’emploi des femmes afin de réduire la dépendance économique qui les empêche souvent de quitter un conjoint violent.
Niveau politique & judiciaire : Appliquer rigoureusement les lois, former la police et la justice, et consolider les mécanismes de prévention.
Niveau sociologique : Lutter contre la banalisation de la jalousie et du contrôle conjugal, et sensibiliser les hommes et garçons à des modèles de masculinité positifs et non violents.
Niveau anthropologique : Impliquer les chefs traditionnels, communautaires et religieux pour faire évoluer les normes tolérant la domination masculine.
Niveau culturel : Utiliser l’école, les médias et les réseaux sociaux pour promouvoir des relations fondées sur le consentement et le respect mutuel.
« Idée centrale : prévenir les féminicides commence bien avant l’urgence : éduquer, autonomiser, transformer les normes sociales et repérer les comportements violents dès leurs premiers signes. »
6. Quelles évolutions juridiques, médicales et sociales préconisez-vous ?
Mme Lehmann : Une prise en charge globale s’impose à plusieurs niveaux :
Sur le plan juridique :Faire du féminicide une infraction autonome inscrite au Code pénal camerounais et créer des juridictions spécialisées pour juger les auteurs.
Sur le plan médical : Soumettre les auteurs de violences à une obligation de soins sous supervision médicale.
Sur le plan parental et psychologique : Assurer un accompagnement psychologique adapté aux enfants témoins ou issus de ces unions, afin de briser la transmission intergénérationnelle de la violence.
7. Quel regard portez-vous sur les relations de couple et la détection des facteurs de risque ?
Mme Lehmann : Selon l’OMS, une femme sur trois dans le monde a déjà subi des violences conjugales au cours de sa vie**. Le féminicide devient alors la partie tragiquement visible ou l’aboutissement destructeur d’une relation amoureuse.
A. Repenser la masculinité et la féminité
La prévention durable exige une évolution des rôles au sein du couple :
Les femmes doivent repenser leur féminité, malgré l’égalité de droits.
Les hommes doivent repenser leur masculinité, malgré leur statut traditionnel de chef de famille.
Il est indispensable de créer des espaces de dialogue pour gérer les tensions entre conflits de droits (droit à la vie, à la liberté, à la dignité) et conflits de valeurs(émancipation de la femme face à l’autorité traditionnelle du conjoint)*.
B. Identifier les signes d’alerte
Il convient de rappeler que tous les hommes ne présentent pas le même niveau de risque et qu’aucun profil type ne permet de prédire un passage à l’acte avec certitude.
Cependant, il faut accorder une attention maximale à l’accumulation et à l’aggravation des facteurs de risque suivants, particulièrement en période de séparation :
Les antécédents de violences ; Les situations d’emprise psychologique ;
Les menaces de mort ;
La jalousie possessive et le harcèlement.
*Pris séparément, aucun de ces éléments ne constitue une preuve absolue de passage à l’acte, mais leur superposition constitue un signal d’alerte qui doit impérativement être pris au sérieux par la société et les institutions.*
Propos recueillis par Simon Metsengue




