
Vision 4 – CNC : le piège des zones grises et l’impératif de la forme!
L’espace médiatique camerounais vient d’offrir le spectacle navrant d’un bras de fer institutionnel au sommet. D’un côté, le Conseil National de la Communication (CNC) ordonnant la suspension du signal de la chaîne Vision 4 ; de l’autre, le Ministère de la Communication (MINCOM) exigeant de l’opérateur Canal+ sa réintégration immédiate. Au-delà du sensationnalisme, cette confrontation étale au grand jour une crise de régulation profonde qui effrite l’autorité publique et désacralise les institutions.
Sur le fond : une dérive éditoriale intolérable
En toute clarté, sur le fond, la réaction du régulateur ne souffrait d’aucune contestation morale ou éthique. Confrontée au traitement passionnel, incendiaire et partisan de l’affaire Martinez Zogo , un dossier hautement inflammable sous le régime du *sub judice* , la chaîne Vision 4 a franchi à maintes reprises les lignes rouges de la déontologie journalistique. L’antenne est devenue le théâtre de discours de haine, de réquisitoires sauvages et d’invectives susceptibles de troubler l’ordre public et de bafouer la présomption d’innocence. Au regard de ces faits, l’exigence de fermeté et la suspension prononcée par le CNC étaient pleinement justifiées et nécessaires pour assainir le débat public.
La faille juridique : quand l’illégalité de la forme paralyse le fond
Mais dans un État de droit, la légitimité sur le fond ne saurait affranchir du respect scrupuleux de la forme. C’est ici que réside la tragédie de cette affaire : le CNC avait raison sur les faits, mais tort sur la procédure.
Le régulateur souffre en effet d’une précarité juridique flagrante. L’article 8 du décret n° 2012/038 du 23 janvier 2012 est sans équivoque : le mandat des membres du Conseil est de trois ans, renouvelable une seule fois. Or, la quasi-totalité des mandats actuels est arrivée à échéance ceux nommés en juin 2021 ayant expiré en juin 2024, sans omettre les situations juridiquement caduques de membres dont les termes légaux sont largement dépassés. En l’absence d’une clause de prorogation automatique ou d’un décret présidentiel de renouvellement, le CNC évolue dans une « zone grise ». En sanctionnant sans mandat légalement valide, il a exposé ses décisions à une annulation inévitable et fragilisé l’autorité même de l’État.
Le Premier ministre entre le marteau et l’enclume
Dans cette cacophonie, l’intervention du gouvernement via le MINCOM exigeant la remise en onde de Vision 4 traduit un arbitrage d’urgence. Le Premier ministre, chef du Gouvernement, se retrouvait entre le marteau et l’enclume : d’un côté, la nécessité de préserver les emplois et l’équilibre économique ; de l’autre, l’impossibilité de soutenir une décision frappée de nullité juridique. L’exécutif a dû désamorcer la crise pour stopper la surenchère socio-économique, quitte à étaler au grand jour les fissures de l’appareil d’État.
L’anticipation manquée : la leçon du dossier Martinez Zogo
Cette crise aurait pourtant pu être évitée si le CNC ou l’ Observatoire des Médias du MINCOM avait fait preuve de prospective. Dès l’ouverture des procédures judiciaires relatives au meurtre sauvage de Martinez Zogo, l’instance aurait dû prendre une décision conservatoire globale, interdisant à l’ensemble des médias de mettre en débat public une affaire pendante devant la justice. Une telle mesure préventive à portée générale aurait coupé court aux dérives d’antenne tout en préservant le régulateur d’un affrontement direct et *ad hominem* avec une chaîne en particulier.
Réformer sans détruire : vers un Office National des Médias Privés
L’épisode Vision 4 agit comme un révélateur : le modèle actuel de régulation est à bout de souffle. Faut-il pour autant supprimer le régulateur ? Non, il ne faut pas jeter le bébé avec l’eau du bain.
La solution réside dans une mutation institutionnelle : la transformation du CNC en un **Office National des Médias Privés**. Cette nouvelle instance assurerait la tutelle technique du secteur privé, avec des missions réorientées vers l’encadrement, le développement économique, la formation et la promotion. Une telle transition permettrait de sortir d’une logique exclusivement punitive pour bâtir un partenariat constructif, garant à la fois de la liberté de la presse, de la rigueur éthique et de la souveraineté de l’État.
Simon Metsengue




