Injections clandestines et « body fillers » au Cameroun  : Pr Rose Ngono Mballa “La quête esthétique ne doit jamais se faire au prix de la santé ou de la vie.”

Injections clandestines et « body fillers » au Cameroun : Pr Rose Ngono Mballa “La quête esthétique ne doit jamais se faire au prix de la santé ou de la vie.”

INTERVIEW du Pr Rose Ngono Mballa, Directrice Générale du LANACOME

Thème : Injections clandestines et « body fillers » au Cameroun : la réponse du LANACOME face au danger sanitaire.

Question 1 : Pr Rose Ngono Mballa, le communiqué du Ministère de la Santé publique tire la sonnette d’alarme sur l’usage clandestin des body fillers. D’un point de vue strictement  pharmacologique et chimio-analytique, que révèlent vos études sur la composition exacte de ces produits injectés dans l’ombre au Cameroun (silicones industriels, huiles toxiques, contrefaçons d’acide hyaluronique) ?

Pr Rose Ngono Mballa : D’un point de vue pharmacologique et chimio-analytique, les investigations menées par le laboratoire de référence LANACOME sur les produits injectés clandestinement au Cameroun révèlent une composition hétérogène et extrêmement dangereuse :

  • Les silicones industriels : Ce sont des polymères de type polydiméthylsiloxane, destinés initialement à l’industrie comme lubrifiants ou joints. Ils présentent une viscosité inadaptée à l’usage humain et renferment des impuretés résiduelles susceptibles d’entraîner la formation de granulomes et de fibroses chroniques après leur migration dans les tissus corporels.
  • Les huiles minérales ou végétales toxiques : Il s’agit d’huiles de paraffine ou d’huiles végétales raffinées ou frelatées. Non stériles, oxydées et parfois mélangées à des solvants, elles provoquent de graves réactions inflammatoires, des nécroses, des abcès, voire des septicémies.
  • Les contrefaçons d’acide hyaluronique : Ces gels pseudo-viscoélastiques sont importés illégalement, souvent dilués ou coupés avec des polymères bas de gamme. L’absence de pureté, la présence de contaminations bactériennes ou fongiques et une concentration non maîtrisée provoquent des réactions immunitaires aiguës, des infections et des déformations anatomiques irréversibles.
  • Autres additifs détectés : Nos analyses révèlent également des traces de lidocaïne ou d’analgésiques mal dosés, la présence de colorants et d’agents de conservation interdits, ainsi que des résidus de métaux lourds (plomb, nickel) dans certains échantillons.

 

 

 

Question 2 : Ces injections échappent aux circuits officiels de distribution des dispositifs médicaux. Quels sont les mécanismes de traçabilité et de contrôle mis en place par le LANACOME aux frontières et sur le marché local pour intercepter ces substances illicites avant qu’elles ne fassent des victimes ?

Pr Rose Ngono Mballa : Les distributeurs agréés par le MINSANTE ont l’obligation de faire évaluer ces produits — qui sont des dispositifs médicaux soumis à une réglementation stricte — auprès du LANACOME. La traçabilité y est établie par l’analyse de leur origine, de leur catégorie, de leur classe normative et par l’expertise clinique.

Il est impératif que ces produits soient systématiquement évalués sous douane avant l’octroi de l’Autorisation de Mise à la Consommation (AMC). En parallèle, des inspections réglementaires ciblées permettent de surveiller le marché local. Par ailleurs, il revient à l’Autorité réglementaire de fixer au préalable les normes et spécifications de ces dispositifs médicaux dans notre pays, ce qui apportera une autorégulation indispensable dans l’ensemble du secteur.

Question 3

Le communiqué du ministère souligne des effets dévastateurs : nécroses, réactions allergiques violentes et migration des produits vers des organes profonds. D’un point de vue toxicologique, comment expliquez-vous cette détérioration parfois irréversible des tissus sous l’action de ces substances inadaptées ou mal injectées ?

Pr Rose Ngono Mballa : L’usage de ces produits entraîne des conséquences pharmacologiques majeures. On observe des réactions immunitaires graves (activation macrophagique, granulomes, hypersensibilité retardée), une toxicité locale marquée (nécrose, ulcération, fibrose) ainsi qu’une toxicité systémique liée à la migration des silicones ou des huiles vers des organes vitaux comme les poumons, le foie ou les reins.

Nous notons également l’apparition d’infections opportunistes sévères à staphylocoques, pseudomonas ou champignons. La détérioration irréversible des tissus provient précisément de ce cercle vicieux combinant réactions immunitaires violentes, toxicité cellulaire et prééminence des infections opportunistes.

Question 4

Face à la multiplication des salons privés et des pratiques clandestines touchant aussi bien les femmes que les hommes, quelle est la feuille de route du LANACOME en matière d’inspections, de saisies et de collaboration avec les forces de maintien de l’ordre et l’Ordre des médecins ?

Pr Rose Ngono Mballa : Les seules procédures pénales permettant de mettre hors d’état de nuire les trafiquants de faux dispositifs médicaux reposent sur la saisine du LANACOME par les forces de maintien de l’ordre (FMO) via réquisition judiciaire. Ces saisines interviennent à la suite :

  • D’interpellations, de rafles, de dénonciations ou de plaintes de victimes ;
  • D’inspections réglementaires sectorielles menées auprès des distributeurs agréés ;
  • De procédures de dédouanement, y compris dans les postes fixes de contrôle aux frontières aériennes et terrestres ;
  • De descentes sur le terrain au sein des structures médicales et esthétiques, qu’elles soient agréées ou clandestines.

En dernier ressort, le Procureur de la République statue sur la base du rapport d’expertise rendu par le LANACOME. Dans certaines juridictions, les juges d’instance initient directement la procédure pour ce dernier.

Question 5

Entre la quête d’une plastique parfaite dictée par la modernité — et exacerbée par les réseaux sociaux — et la préservation de la vie, quels conseils d’expert donnez-vous aux citoyens pour identifier un produit ou un praticien homologué ? Quelle est votre vision pour assainir durablement le secteur de la cosmétologie médicale au Cameroun ?

Pr Rose Ngono Mballa : Pour identifier un produit ou un praticien homologué, voici les règles fondamentales :

Sur le contrôle des produits :

  • Marquage officiel : Tout produit injectable doit porter un numéro d’autorisation délivré par le LANACOME ou une agence internationale reconnue (EMA, FDA).
  • Traçabilité : Il faut exiger la notice, le numéro de lot, la date de péremption et s’assurer qu’il provient d’un distributeur agréé.
  • Origine certifiée : Il faut absolument éviter les achats sur les réseaux sociaux ou via des circuits parallèles, et privilégier les pharmacies hospitalières et cliniques agréées.
  • Aspect physique : Un produit médical doit être conditionné stérilement, dans un emballage inviolable avec un étiquetage conforme.

Sur la vérification des praticiens :

  • Diplôme et spécialité : Seuls les médecins spécialistes (dermatologues, chirurgiens plasticiens) sont habilités à pratiquer ces actes.
  • Inscription à l’Ordre des médecins : Il convient de demander le numéro d’inscription et de le vérifier auprès du Conseil National de l’Ordre.
  • Structure agréée : Ces interventions doivent impérativement être réalisées dans des cliniques ou hôpitaux autorisés, jamais dans des salons de beauté ni à domicile.
  • Transparence : Un praticien homologué acceptera toujours de présenter ses certifications, ses protocoles d’hygiène et ses références.

Notre vision pour assainir durablement le secteur repose sur 5 piliers :

  1. Renforcement réglementaire : Mise en place d’un registre national des produits injectables autorisés et application de sanctions sévères contre l’exercice illégal et les importations parallèles.
  2. Certification et formation : Création de diplômes universitaires en médecine esthétique et formations continues validées par le LANACOME.
  3. Contrôle qualité et traçabilité : Déploiement de cartes de contrôle et de QR codes sur chaque produit, couplé à des audits réguliers des structures.
  4. Sensibilisation citoyenne : Campagnes massives sur les dangers des injections clandestines et promotion de la santé comme priorité absolue.
  5. Coopération internationale : Partenariats avec l’OMS et les agences de régulation étrangères pour harmoniser nos normes et renforcer la pharmacovigilance.

Question 6

En tant que femme, quel conseil pouvez-vous donner aux femmes qui font une fixation sur leur physique au point de recourir à ces pratiques dont le résultat est bien souvent émaillé de regrets ?

Pr Rose Ngono Mballa : La quête esthétique ne doit jamais se faire au prix de la santé ou de la vie. La vigilance citoyenne, l’exigence de traçabilité et la confiance accordée exclusivement aux praticiens homologués sont vos seules garanties. L’avenir de la cosmétologie médicale au Cameroun repose sur une régulation ferme, une formation spécialisée et une sensibilisation continue. N’oubliez jamais que préserver sa santé, c’est préserver sa beauté la plus authentique.

                                                                                     Propos recueillis par Simon Metsengue

 

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