Alcool en Sachet : Pr Rose Ngono Mballa, « Aux promoteurs de cette « industrie de la mort », je dis que les 200 milliards de FCFA que brasse ce commerce toxique doivent être réinvestis de toute urgence dans des secteurs sains et porteurs »

Alcool en Sachet : Pr Rose Ngono Mballa, « Aux promoteurs de cette « industrie de la mort », je dis que les 200 milliards de FCFA que brasse ce commerce toxique doivent être réinvestis de toute urgence dans des secteurs sains et porteurs »

Interview accordée par le Pr Rose Ngono Mballa, Directeur Général du Laboratoire National de Contrôle de Qualité des Médicaments et d’Expertise (LANACOME)

1. Madame le Directeur Général, lors de votre récente intervention sur la consommation massive des alcools en sachet, vous avez fermement exhorté les populations à cesser d’ingérer ces substances. Aujourd’hui, avez-vous l’impression que votre cri d’alarme a été entendu ?

Pr Rose Ngono Mballa: Je l’espère de tout cœur, mais la réalité du terrain nous oppose des chiffres d’une froideur terrifiante. Malgré l’interdiction officielle de production et de commercialisation de ces whiskys en sachet décrétée par le ministère en charge de l’Industrie, le marché de la mort prospère. À un prix dérisoire, oscillant entre 50 et 100 FCFA – rendant ce poison plus accessible qu’un morceau de pain ou une bière –, le piège se referme impitoyablement sur nos forces vives : jeunes ouvriers, conducteurs de moto-taxi, travailleurs journaliers, mais aussi, phénomène plus dramatique encore, nos collégiens et lycéens.
Les forces de l’ordre multiplient les saisies de ces produits toxiques, mais l’hémorragie continue. Plus de 10 millions de ces sachets mortifères sont écoulés chaque mois, principalement dans les régions du Centre, du Sud, de l’Est et du Littoral, générant un chiffre d’affaires macabre d’un peu plus de 15 milliards de FCFA par mois. C’est une économie souterraine qui détruit notre capital humain.

2. La dépendance s’installe à une vitesse fulgurante chez les consommateurs de ces alcools frelatés. Au-delà de la simple prise de conscience individuelle, quels leviers réglementaires, éducatifs et sanitaires faut-il actionner pour éradiquer définitivement cette accoutumance destructrice ?

Pr Rose Ngono Mballa: Nous ne sommes plus au stade de la prévention, nous sommes au stade de l’urgence thérapeutique absolue. Face aux ravages de l’addiction éthylique par sachet, la création de cliniques de la dépendance et de la douleur au Cameroun n’est plus une option, c’est une nécessité vitale. Ce fléau cible prioritairement les femmes et les jeunes, c’est-à-dire le moteur même de notre développement économique. Il faut donc agir simultanément sur trois fronts.
Sur le plan réglementaire, il est désormais crucial d’adopter un texte législatif spécifique à la prise en charge des addictions dans le cadre de la lutte contre les maladies non transmissibles. Je préconise la création et l’activation immédiate d’un Programme spécial de lutte contre les addictions éthyliques sous la tutelle du Ministère de la Santé Publique, ainsi que la reconnaissance officielle et le soutien financier de cliniques de la dépendance agréées.
Sur le plan éducatif et sanitaire, nous devons former en urgence nos professionnels de santé et intégrer des modules sur l’addiction et la douleur du sevrage dans les cursus de médecine, de pharmacie et de psychologie. Concrètement, des unités pilotes doivent être déployées en priorité dans les hôpitaux de district et les grands CHU de Yaoundé et Douala, ainsi que dans les Centres Hospitaliers Régionaux des zones les plus touchées. Ces structures, dotées de centres de désintoxication avec hébergement de courte durée pour les cas critiques, devront travailler en synergie avec les réseaux confessionnels et les tradi-praticiens de santé pour ramener ces malades à la vie.

3. Les jeunes et les femmes sont particulièrement frappés par ce fléau. Comment la médecine et les structures de santé publique peuvent-elles s’organiser pour accompagner efficacement ces personnes vers la désintoxication et la guérison ?

 

Pr Rose Ngono Mballa : Il faut comprendre que la désintoxication d’un alcoolique compulsif dépendant de ces sachets est un processus d’une extrême complexité. Elle exige une prise en charge médicalisée, progressive et pluridisciplinaire. Derrière ce phénomène, c’est tout notre système productif qui s’effondre : agriculteurs, éleveurs, conducteurs de motos, vendeurs à la sauvette… Les jeunes représentent plus de 70 % de la population active. En les laissant sombrer, on condamne des familles entières à une pauvreté aggravée et on mutile notre économie. Il est impératif de protéger ce qui devrait être le fer de lance de la nation, et non la cible d’un massacre silencieux.
Heureusement, la guérison est cliniquement possible. Elle repose sur un protocole strict : une évaluation initiale rigoureuse, une phase critique de sevrage médicalisé pour gérer le choc de l’arrêt, une phase de stabilisation et, enfin, une prévention des rechutes par un suivi communautaire. Pour cela, le MINSANTE et les structures de soins doivent institutionnaliser des plateformes multisectorielles regroupant médecins, pharmaciens, psychologues, assistants sociaux et kinésithérapeutes. L’urgence est d’autant plus brûlante que cette addiction éthylique est fréquemment aggravée par une polytoxicomanie dramatique, où ces alcools sont associés au chanvre indien, aux psychotropes et à d’autres drogues dures. C’est un cocktail neurotoxique explosif.

4. En tant que Directeur Général du LANACOME, que révèlent concrètement vos analyses en laboratoire sur la composition réelle de ces alcools en sachet ? Quels sont les dangers immédiats et invisibles pour l’organisme des consommateurs ?

Pr Rose Ngono Mballa: Ce que nos microscopes et nos éprouvettes révèlent au LANACOME est effroyable. Nous ne parlons pas ici de boissons alcoolisées, mais de véritables armes chimiques en vente libre.
D’abord, nos analyses démontrent une fraude et une non-conformité absolues sur les taux d’alcool. Des produits dont l’étiquette affiche mensongèrement un degré de 22 % ou 45 % contiennent en réalité jusqu’à 95,1 % d’alcool pur ! C’est l’équivalent d’un alcool industriel ou de pharmacie que les gens s’injectent dans l’estomac. À cela s’ajoute une absence totale de traçabilité : les codes-barres sont fictifs, et les emballages plastiques utilisés ne respectent aucune norme internationale (notamment la norme ISO 14227:2009), migrant directement dans le liquide pour y libérer des composés cancérogènes.
Le danger immédiat, c’est la mort subite. Avaler un liquide titrant à plus de 95 % d’alcool expose directement au coma éthylique immédiat, à la perforation ou à la brûlure chimique grave des muqueuses digestives (de la bouche à l’estomac), et à une intoxication aiguë foudroyante. À moyen terme, le danger invisible est tout aussi létal : ces substances clandestines, fabriquées sans aucun contrôle à base d’alcools industriels ou frelatés, détruisent silencieusement le foie et les reins. Consommer ces sachets, c’est planifier méthodiquement sa propre cirrhose ou une insuffisance rénale terminale.

5. Quel message formulez-vous aujourd’hui à l’endroit de l’État, des familles et de la jeunesse elle-même pour briser définitivement ce cycle destructeur ?

Pr Rose Ngono Mballa: Aux promoteurs de cette « industrie de la mort », je dis que les 200 milliards de FCFA que brasse ce commerce toxique doivent être réinvestis de toute urgence dans des secteurs sains et porteurs : la santé, l’éducation, l’agriculture ou le numérique.
À l’État et au Gouvernement, je demande de durcir radicalement le cordon sanitaire et d’user des moyens les plus répressifs pour stopper net la circulation de ces poisons sur l’ensemble du territoire national, tout en structurant l’accueil et la prise en charge médicale des éthylodépendants.
Aux familles, j’en appelle à une vigilance de tous les instants. Surveillez les fréquentations, les chambres et les sacs de vos enfants. Le danger est au coin de la rue.
Enfin, à la jeunesse camerounaise, je lance un appel solennel et pressant : la consommation d’un seul sachet d’alcool, ne serait-ce qu’une seule fois, est un jeu de roulette russe avec votre propre vie. Quelle que soit l’occasion, la fête ou la pression des pairs, refusez ce poison. Il n’y a pas de petite consommation, il n’y a qu’un risque de mort immédiate. Préservez-vous à tout prix.

Propos recueillis par Simon Metsengue

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