
Feminicides : Pr Marie-Catherine Abena Ondoua ” « Le premier levier essentiel est de briser le silence. » !
Interview du Ministre de la Promotion de la Femme et de la Famille : Pr Marie-Catherine Catherine Abena Ondoua
Thématiques : Feminicides , leviers de prévention, réponses gouvernementales et défis de prise en charge.
Q1 :Madame la Ministre, face à la recrudescence des violences et des assassinats ciblant les femmes, quelles sont concrètement les mesures et les actions déployées par le gouvernement pour éradiquer ce fléau ?
Pr Marie-Catherine Abena Ondoua :Merci beaucoup, Madame Irène Ndzana Fouda. Le problème que vous soulevez est extrêmement grave et préoccupe la nation tout entière. Le Ministère de la Promotion de la Femme et de la Famille, en partenariat avec d’autres administrations, la société civile et nos partenaires au développement, ont déjà effectué plusieurs interventions pour dénoncer ces crimes.
La dernière sortie en date remonte à un point de presse conjoint mené avec le porte-parole du gouvernement, le Ministre René Emmanuel Sadi, il y a moins de six mois. Auparavant, nous nous étions également réunies entre femmes membres du gouvernement pour dénoncer ce même fléau.
Récemment, plusieurs événements tragiques se sont succédé : le décès du jeune Mathis à Ngoa Ekelle , le viol d’une fillette au quartier Oza il y a quelques mois, et bien d’autres drames. Bien avant cela, nous avions parcouru les arrondissements du Mfoundi à une période où des jeunes filles étaient assassinées sur le chemin de l’école ou de leurs lieux d’études. Nous nous sommes rendues sur le terrain pour soutenir moralement les familles et leur apporter une aide financière. Nous avions même organisé un culte interreligieux à Mimboman -Don Bosco.
Ces actions montrent que la réaction du gouvernement ne date pas d’aujourd’hui. Cependant, ces derniers temps, nous constatons une banalisation inquiétante des féminicides, perpétrés de la manière la plus atroce. À l’heure actuelle, la situation atteint un niveau critique : en une seule semaine, au moins huit cas nous ont été rapportés, sans compter ceux qui restent sous silence ou cachés. Cela témoigne d’un problème profond qu’il faut résoudre de la façon la plus radicale.
Sur le plan législatif, le gouvernement agit depuis plusieurs années. La révision du Code pénal en juillet 2016 intégrait déjà d’importantes modifications pour mieux protéger les femmes et les enfants. De plus, un projet de loi spécifique portant sur la lutte contre les violences faites aux femmes a été initié. Élaboré en concertation avec la société civile, les partenaires au développement et diverses administrations, ce texte a fait l’objet de nombreux ateliers. Il est actuellement examiné au niveau des services du Premier Ministre, où plusieurs réunions se tiennent pour finaliser son contenu. L’objectif est d’obtenir des sanctions exemplaires contre les auteurs de ces crimes.
Ce qui rend la situation d’autant plus dramatique, c’est que ces assassinats sont souvent filmés et diffusés sur les réseaux sociaux, exposant les jeunes à cette horreur. On assiste à une perte de respect totale pour la vie humaine, et particulièrement pour celle de la femme. Notre souhait est que ce projet de loi soit finalisé et transmis au Parlement dès la session de novembre pour que la loi punisse ces criminels avec la plus grande sévérité.
Q2 :Dans le cadre des campagnes de sensibilisation menées avec vos partenaires, quels sont les leviers prioritaires sur lesquels vous agissez pour prévenir ces drames avant qu’ils ne deviennent mortels ?
Pr Marie – Catherine Abena Ondoua :Le premier levier essentiel est de briser le silence. La femme a tendance à supporter énormément. Dans plusieurs cas récents, il existait des signaux d’alerte et des violences répétées. Pour l’un des cas, la victime était retournée chez ses parents, mais le conjoint est venu négocier pour qu’elle revienne, avant qu’on ne la retrouve tragiquement égorgée. Dès que la violence s’installe, il faut la dénoncer immédiatement, et l’entourage ou les voisins doivent aussi donner l’alerte.
Il faut savoir que nos centres d’accueil déconcentrés ne peuvent héberger les victimes que pour une durée maximale de 72 heures. Une fois apaisées, elles repartent souvent dans leur foyer, mais le problème prend racine au cœur de la famille.
Le second levier majeur est l’autonomisation économique des femmes. Si certaines victimes sont ciblées indépendamment de leur niveau de vie comme cette femme commerçante assassinée dans un hôtel au quartier Fouda —, beaucoup d’autres restent piégées dans des relations abusives par dépendance financière. Lorsqu’une femme dépend entièrement de son conjoint pour subvenir à ses besoins, elle se sent diminuée et se résigne à subir des violences.
C’est pourquoi l’autonomisation économique est au centre des priorités de notre ministère, en alignement avec les directives du Chef de l’État qui a placé ce mandat sous le signe de l’appui aux femmes et aux jeunes. Nous travaillons actuellement sur des programmes visant à soutenir les femmes vulnérables et à les former à la gestion d’activités génératrices de revenus, même avec de faibles moyens.
Enfin, il faut restaurer la solidarité communautaire. Nous devons rompre avec cette attitude d’indifférence où l’on ignore les appels au secours d’un voisin. Nous collaborons étroitement avec les forces de maintien de l’ordre, les magistrats et des organisations comme l’Association Camerounaise des Femmes Juristes (ACAFEJ). Mais l’élément clé demeure l’accompagnement psychologique, tant de la victime que de l’agresseur, car sans prise en charge thérapeutique, l’escalade de la violence continue. Il arrive même que des victimes ayant porté plainte se rétractent en justice pour protéger le père de leurs enfants.
Nous devons également impliquer les autorités traditionnelles pour faire évoluer certaines coutumes qui culpabilisent les femmes souhaitant quitter un foyer violent. L’éducation au sein des familles est cruciale : un enfant qui voit son père battre sa mère grandira en intégrant la violence comme une norme.
Q3 :Madame la Ministre, quel est le sort réservé aux bourreaux et aux auteurs de ces violences une fois qu’ils sont appréhendés ?
Pr Marie-Catherine Catherine Abena Ondoua :La détermination et l’application des peines relèvent de la compétence exclusive de la justice. Cependant, il est primordial que l’opinion publique soit informée des arrestations et des suites judiciaires données à ces affaires. Lorsque des criminels sont relâchés ou s’évadent sans réel suivi, ils récidivent.
Nous devons protéger les victimes, mais aussi encadrer psychologiquement les auteurs de violences pour traiter le mal à la racine. À cet égard, la Première Dame s’est fermement engagée contre ce fléau, notamment lors du 8 mars dernier. Sous son patronage, un partenariat entre le Ministère de l’Enseignement Supérieur et notre ministère a permis d’initier un comité d’encadrement psychologique, s’appuyant sur les 11 universités d’État pour mettre en place des cellules d’écoute.
Pour endiguer ce phénomène, la sensibilisation doit toucher toutes les couches de la société. Une simple dispute peut dégénérer en coup mortel porté sous le coup de la colère. Si l’on ne sensibilise pas à la gestion des conflits et à la communication au sein du couple, les regrets arrivent souvent trop tard, une fois la vie humaine perdue.
Source : Celcom MINFPROF




