Edito de l’ Action : Mauvaises manière!

Edito de l’ Action : Mauvaises manière!

Jusqu’où ira le Cameroun dans les invectives, les incivilités, les querelles, les polémiques, les bras de fer, les affrontements, les concours de testostérone ? La gangrène est généralisée et touche aussi bien les individus que les institutions, les administrations.

Dans la sphère publique, règne la cacophonie. La solidarité entre institutions publiques n’est plus ce qu’elle était. Ça tire à hue et à dia. Chacun pour soi…La culture du clash, les démonstrations de force, l’exhibition de l’arrogance à outrance, le sentiment d’impunité, le manque d’empathie ont élu domicile dans notre société. Avec les réseaux sociaux comme arbitres ou terrains de jeu privilégiés. Aucun sujet ne fait plus l’unanimité ; le consensus est désormais une notion en voie de disparition.
Le manichéisme est en passe de devenir la nouvelle religion au Cameroun : bon ou mauvais, ange ou démon, pour ou contre ; avec ou sans, noir ou blanc, coupable ou innocent, traitre ou patriote, etc.

Même le respect dû aux morts n’échappe plus à cette terrible dérive. La compassion, la miséricorde, le pardon, la tolérance, le réconfort ne font plus partie du vocabulaire en ces circonstances pourtant tristes et douloureuses pour les familles touchées par le malheur. Dès l’annonce de la mort d’une personnalité, les messages jubilatoires et jouissifs inondent la toile, les injures et les messages dégradants également. C’est à qui déposera le jet de crachat le plus dégoûtant et malodorant sur la dépouille ou qui salira le plus la mémoire du disparu.
La perte des repères et des valeurs donne le vertige. Un tel niveau de déshumanisation et de décivilisation devrait inquiéter et interpeller les citoyens dans tout pays normal. Mais le Cameroun est-il encore un pays normal ? N’est-il pas en train de retourner à la « barbarie » telle qu’elle était chantée dans son hymne national dans les années 60 et 70 ?

Qu’est ce qui n’a pas marché ? La faillite de l’éducation en général ? La faute aux familles, aux parents, aux enseignants et aux lacunes constatées dans le domaine de l’éducation à la citoyenneté et au manque de savoir-vivre en particulier ? Quelle est la part de responsabilité des leaders et des partis politiques ? Ou bien faut-il mettre tout cela sur le compte de la démocratie, de l’influence grandissante et du mauvais usage des réseaux sociaux ? L’illettrisme et l’analphabétisme n’ont jamais été aussi bas dans la société camerounaise mais les Camerounais n’ont jamais été aussi « mal élevés et mal éduqués ». On dirait de mauvais garnements ou des chenapans dont le nombre est sans cesse croissant.

Au moment où l’école est au centre des préoccupations nationales à la faveur des rentrées scolaire et universitaire, il y a lieu de s’interroger sur les causes profondes de cet « ensauvagement » de la société. A quoi servent l’éducation et l’instruction sinon à réduire la part bestiale qui sommeille en chacun de nous ? Depuis plusieurs décennies, les pouvoirs publics camerounais ont beaucoup investi dans les infrastructures scolaires et universitaires ainsi que dans la formation des citoyens et des ressources humaines. Il reste que le résultat laisse parfois à désirer.

Alors que l’école, l’éducation sont au cœur de la révolution numérique dictée par l’intelligence artificielle, un sursaut vertueux est-il possible ? Autrement dit, l’intégration annoncée de l’intelligence artificielle dans les programmes scolaires et les méthodes d’enseignement peut-elle permettre d’inverser la tendance et de renouer avec les nobles valeurs de solidarité, de tolérance et de respect de la dignité humaine, y compris nos adversaires politiques ? De même qu’on ne change pas une société par décret, la greffe de l’intelligence artificielle ne pourra pas changer du jour au lendemain nos prédispositions naturelles à la méchanceté, à l’intolérance, à l’irrespect d’autrui.

Il est temps que le retour de l’éthique et des bonnes manières au sein de l’espace public national soit érigé au rang de grande cause nationale. C’est valable entre les individus. C’est valable au sein des administrations et des institutions.

Christophe Mien Zok/ Édito journal l’ Action édition 1591

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